DOSSIER : Le maître des illusions – Donna Tartt

** Attention cet article contient des spoilers pour ceux qui n’ont pas lu le livre**

Pour ceux qui ne lisent pas les articles dans le bon ordre (shaaaame) : la critique du maitre des illusions est ICI.

Pourquoi Le maitre des illusions est mon livre préféré ? Oui oui la question a le mérite d’être posée !

On peut réellement parler de chef d’œuvre, voire de classique, parce que l’histoire n’est pas clairement datée, elle pourrait se passer aujourd’hui comme dans 20 ans. Ces étudiants désabusés par la vanité de la vie et le manque de sens de leur existence  essaient d’y trouver une échappatoire. Et puis la situation leur échappe et devient hors de contrôle. Le narrateur nous plonge dès le début dans cette angoisse qui ne quitte pas Richard tout au long du livre. Il explique d’ailleurs que sa vie était « compromise de façon subtile et essentielle ». En effet, comment échapper à ce sentiment qui fait que l’on a l’impression que son avenir est tout tracé, que finalement la liberté n’est qu’illusoire et qu’au fond, on nait on meurt et ce qu’on fait entre les deux n’a pas tant d’importance ? Pour échapper à cette pensée et regagner le contrôle (parce que c’est aussi de cela qu’il s’agit : regagner le contrôle sur son existence) le groupe d’étudiants décide de se plonger régulièrement dans un état qui leur permet d’oublier leur état de mortel. Ils le font d’abord via le divertissement de manière assez transgressive (grâce à une consommation récréative de drogues/alcool) qui va petit à petit avoir des dérives mortifères. Ils flirtent symboliquement (via les drogues) puis effectivement (via le meurtre) avec la mort.

Ils poussent l’idée à son paroxysme en partant du principe que pour se sentir vraiment vivant il faut expérimenter le fameux rituel dionysiaque : la bacchanale qui consiste à se mettre dans un autre état de conscience pour jouir d’une liberté totale (tout en choisissant les modalités et le cadre de ce rituel cela dit!).

L’idée est que ce n’est que dans cet état altéré de conscience qu’ils peuvent vraiment se réaliser. Mais évidemment cette croyance est fausse parce que cet état de conscience altéré est par essence éphémère et qu’ensuite retourner à la vraie vie et assumer la conséquence de leurs actes sera nécessairement douloureux. Pourquoi ? Parce que le retour à la réalité est toujours extrêmement difficile quand on a connu cette liberté permise (et souvent promise) par l’usage des drogues. Et aussi parce que lors du retour à la réalité il faut assumer ce qu’il s’est passé pendant ce moment de « folie ». Comment les protagonistes gèrent ce retour à la réalité ? Chacun à sa manière. Pour certains c’est l’horreur, pour d’autres une révélation… Tout étant évidemment décrit de manière crédible et juste passionnante.

 Le premier meurtre

Les détails de ce qui s’est passé au fond cette nuit-là (à la Bacchanale) n’ont pas tant d’importance. D’ailleurs, l’auteur ne s’y attarde pas plus que ça finalement. C’est le moment de la fracture, du basculement qui importe. Ce moment où tout est possible et où l’on peut sortir du carcan des conventions sociales d’une vie fade et prédestinée, où on peut jouir d’une liberté totale.

Evidemment, le problème avec la bacchanale vient du fait que ce n’est qu’un moment passager. C’est aussi ce qui en fait son attractivité. On peut d’ailleurs y voir une analogie avec la vie et le problème intrinsèque que pose le concept de la vie éternelle auquel ils attachent tous tant d’importance. Puisque la vie n’est pas la vie sans la mort. La liberté totale dont ils croient jouir pendant la Bacchanale ne l’est pas tant que ça puisqu’elle est éphémère. Et puis est-ce vraiment de la liberté (de la perte totale de contrôle de soi) si on est voué à retourner à sa vie par la suite ? Est-ce seulement possible de revenir à sa vie d’avant ?

Parce qu’après il faut assumer. Assumer avoir perdu le contrôle, assumer cette excitation perverse et surtout assumer avoir aimé faire le mal. Et c’est justement ça qui est important au fond. Ce qu’ils font après ce premier meurtre, comment ils gèrent l’après. S’ils se perdent dans l’oubli et essaient de retourner à leur vie de débauche parce qu’ils savent que ce ne sont que des êtres humains et qu’il n’y a ni rédemption, ni vie éternelle, ni bonheur possible. Juste une pale imitation d’une vie désincarnée (avec drogues, alcools, etc). Soit (et c’est cette solution là qu’ils ont choisi d’après moi) ils épousent le mal parce que c’est leur seul moyen de se sentir vivants.

Ca recoupe un peu finalement ce que disait Nietzsche « Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi ». En tuant, en s’autorisant à tuer, ils se sont laissé dévorer par l’abîme en quelque sorte. Il n’y a rien de plus significatif ‘dans une vie vide de sens dans laquelle ils sont confinés) que de tuer quelqu’un (réellement ou symboliquement) pour se sentir vivant je pense. Et c’est peut-être cela que recherchait inconsciemment Richard : se sentir vivant, appartenir à cette élite qu’il admirait et prendre la place de Bunny quand l’opportunité s’est présentée. C’est surement pour cette raison en partie qu’il a adhéré au plan d’Henri.

Les personnages

Le personnage de Richard est le plus intriguant selon moi. Finalement c’est plus un anti-héros qu’autre chose. Au début il inspire la sympathie. L’auteure fait tout pour : il est pauvre, brillant, paumé dans ses études. Il veut juste partir de chez lui et se sentir intégré, faire partie de quelque chose de grand, qui le dépasse. Tout le monde peut s’y retrouver et faire preuve d’un minimum d’empathie. Il y a donc RICHARD, l’anti-héros et les autres :

  • HENRI: L’intellectuel peu voire pas du tout sympathique. Profondément lassé et déconnecté de la réalité et qui utilise les drogues pour éviter d’y être confronté. C’est un peu ce qu’il fait (de manière plus saine je vous l’accorde) en passant sa vie dans les livres et l’étude des langues anciennes. Personnage intéressant qui semble à part au début mais qui se révèle fascinant. Il est le leader de la petite bande grâce à trois qualités fondamentales : sa froideur (presque analytique – celui qui résous les problèmes), son intelligence décalée (qui impressionne les autres) et sa richesse (qui lui permet d’avoir un certain poids dans les décisions et dans la dynamique du groupe)
  • LES JUMEAUX : Charles et Camilla, véritable binôme, entité presque allégorique, toujours vêtue de blanc, a priori sympathique mais qui n’existe pas trop en dehors d’une relation quasi-exclusive, incestueuse parfois. On les découvre à travers les yeux de Richard, fasciné par la beauté de Camilla

    Elle n’était plus son personnage habituel, inaccessible et lumineux, mais plutôt une apparition un peu brumeuse et d’une tendresse ineffable, toute en poignets fragiles, en creux ombrés et en cheveux ébouriffés, l’adorable et pâle Camilla qui se cachait dans le boudoir de mes rêves mélancoliques. 

  • FRANCIS : Le personnage qui m’a peut-être le moins séduite, le dandy perpétuellement angoissé.
  • BUNNY : Celui a l’apparence de la bonhomie. Celui qui nous apparaît comme le good guy et qui inclut d’emblée Richard dans la bande. Celui dont la gentillesse et la désinvolture n’est qu’une apparence. A l’origine la gentillesse est une vertu. Beaucoup l’oublient et la confondent avec de la niaiserie ou de la stupidité (« elle est gentille ») alors que la gentillesse, la vraie, la désintéressée est belle vertueuse et révélatrice d’une grandeur d’âme dont peu savent faire preuve. Mais souvent la gentillesse cache des dessins plus obscurs/pervers et c’est le cas chez Bunny qui utilise son sourire comme une arme. Une arme pour gagner la confiance de l’autre, trouver sa faille et la titiller jusqu’à le détruire. Tout en subtilité. En faisant mine de ne pas y toucher. Avec un sourire en prime ! Evidemment le portrait est noirci par Richard (le narrateur) qui inconsciemment cherche peut-être à justifier ses actes (même si on voit par la suite que ce n’est pas la culpabilité qui l’étouffe). Bunny reste cette personne que tout le monde aime parce que personne ne le connaît vraiment. C’est facile de faire illusion à distance mais ses « amis » ne sont pas dupes et comprennent avec effroi la menace qu’il représente.

C’est finalement aussi cela qui est terrible dans ce livre. Ce n’est pas tant le meurtre originel du paysan qui est la cause de tous leurs malheurs. Quand on y réfléchit ils n’ont jamais été soupçonnés ! C’est Bunny le problème, Bunny qui a été exclus de la Bacchanale et qui tient là sa vengeance malsaine tout en art et manière. En dissimulant des menaces à peine voilées derrière un sourire ou une plaisanterie. Est-ce que Bunny voulait juste les punir ou avait-il un cas de conscience (devenant de fait le seul à prendre la mesure de leurs actes) ? Autre question : Est-ce que la menace de Bunny était aussi réelle que ça ? Est-ce que Henri n’a pas exagéré cette menace pour avoir une raison de commettre un nouveau meurtre (et se débarrasser du problème Bunny de manière définitive ? Est-ce que les autres ont participé par peur de Bunny ou par fascination pour le projet morbide de Henri ?

On pourrait dire pour leur défense qu’ils avaient trop bu/consommé ou qu’ils n’avaient pas l’esprit clair à ce moment là mais non. M’est avis qu’ils savaient exactement ce qu’ils faisaient et les conséquences de leurs actes. Ils l’ont fait parce qu’ils le voulaient. Point. D’ailleurs, aucun d’entre eux n’a eu de sursaut de conscience. Ils ont tous approuvé le plan machiavélique d’Henri sans l’ombre d’une hésitation et avec une sérénité presque troublante.

Encore une fois, c’est la question de l’après qui a été importante. Nouveau bouleversement, nouvelle fêlure. Un meurtre encore, mais prémédité cette fois. L’incarnation de leurs pulsions destructrices et de leurs fantasmes dans la réalité. Se sentir exister plus que jamais. Et la réalité est tellement intense et belle (parce que terrifiante cf cours de Julian) qu’il leur faut à nouveau des drogues pour s’y confronter. Mais ce n’est plus le même genre de consommation qu’auparavant. On passe d’une consommation récréative qui sert à rompre l’ennui du quotidien à une consommation frénétique pour oublier, gérer la situation (pas tant la culpabilité que la peur d’être pris). Ce qui n’a en fait rien à voir. A la Bacchanale, ils étaient dans un rêve, un moment hors du temps, presque innocent et sans conséquences. Au second meurtre, ils étaient dans la vraie vie, avec un vrai mort, la police, le système fédéral et les parents qui cherchent des réponses etc.

Quid de Julian et de ses cours ? Les cours de grec sont un peu le fil rouge du roman ou Julian enseigne les vertus de la perte de soi, de l’amoralité (immoralité ??) qu’il pratique lui-même. Julian, tout comme Henri et Richard ont des tendances sociopathes (manipulateurs, calculateurs et profondément amoraux). C’est d’ailleurs assez amusant que Julian développe la philosophie de Platon ou l’idée du bonheur se rapproche de la sérénité et de la contemplation alors que ses étudiants pratiques une conception plus N du bonheur (oscillant entre joie intense, peine extrême et apathie par les drogues).

Bref, ils sont tous à courir derrière une chimère et je trouvais magnifique le fait que ce livre se termine sur un rêve, la silhouette d’Henri qui s’éloigne…

Ce livre est réellement le plus beau texte qu’il m’ait été donné de lire, je n’ai jamais autant exaltée après une lecture! Au point de ne point de ne pas pouvoir parler d’autre chose pendant des semaines!

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s